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Chapitre Premier
Il
n'a jamais su résister à un appel de détresse, quel qu'il soit, c'est chez lui
un trait de caractère, une force d'âme et une faiblesse aussi. Il n'a jamais
su ne pas répondre à un appel de détresse quand cette dernière le regarde dans
les yeux, y plonge, et va directement mettre en fonctionnement dans son
tréfonds, le mécanisme de la compassion. On ne se refait pas.
Ce
jour-là, l'appel s'avéra dans la norme et il pouvait raisonnablement y répondre.
Il sortait de la gare, traînant sa valise et avançait vers son véhicule
stationné près de là. Il revenait d'un week-end prolongé passé chez des amis à
Paris et malgré tout le plaisir qu'il avait pris à arpenter la capitale en leur
compagnie, il était satisfait de retrouver la Bretagne, la mer et sa
solitude. Pour l'heure, la Bretagne lui réservait un temps chagrin et il
allait sous un ciel plombé porteur de pluie à venir, mais il faisait doux comme
il arrive encore parfois, au plein de l'automne, juste avant les
froids. L'esplanade qui jouxte la gare est très heureusement aménagée. Elle
est constituée d'une vaste aire dallée, plantée d'arbres et où sont disposés des
bancs de bois verni. Au centre, la grande horloge sur son pylône métallique
surveille son monde et le rappelle aux impératifs horaires. C'est un endroit de
convivialité, très passant et qui est devenu rapidement après son aménagement
une sorte de creuset des genres. Et bien sûr le lieu de prédilection des
sans domicile, des marginaux et de tous ceux qui tendent une main demandeuse et
souvent nécessiteuse. Les malheureux sont souvent guidés par leur misère
physique ou morale vers les portes des gares. Peut-être parce qu'elles ouvrent
sur des ailleurs où pensent-ils la vie est plus supportable, où le ciel
appuie moins sur le dos. Il entrait dans le parking quand il vit une jeune
femme et un petit enfant. Ceux-là n'allaient nulle part. Ils n'avaient pas
l'intention de bouger et semblaient attachés aux dalles de l'esplanade. On eut
dit qu'ils avaient toujours été en ce lieu et qu'ils y demeureraient, frappés
par quelque sort funeste qui les aurait ainsi contraints à l'immobilité. Il
comprit immédiatement que cette femme et son enfant étaient dans une détresse
réelle et sans doute profonde. À leurs mises d'abord : celles-ci étaient
composées à première vue de vêtements corrects, mais ils avaient un rien qui
sentait l'unicité. Elle, silhouette déliée, était serrée dans un manteau de
laine bleue très sombre, cintré à la taille et lui couvrant le corps
jusqu'au-dessous du genou, sur un jean classique et des tennis qui avaient été
blanches. Un foulard fuchsia lui protégeait le cou. L'ensemble était assez peu
assorti. Et si le manteau paraissait de bonne qualité, il souffrait aussi
d'avoir été trop porté. Le pantalon était élimé. Les tennis grises et éculées.
La petite fille - car c'était une petite fille d'environ deux ans - était
blonde autant que sa mère était brune, d'un blond paille et délicat comme en
témoignaient les mèches s'échappant d'un bonnet rose descendu très bas et qui
lui mangeait pratiquement toute la figure. Elle était soigneusement enfermée
dans une parka matelassée, rouge et évidemment trop grande pour elle. Au bout de
sa main libre, pendait un ours jaune et pelucheux. En fait, ils étaient trois.
Plus un sac noir ayant également beaucoup voyagé, déchiré près de la fermeture
éclair. Ce qui le frappa surtout, c'était l'extraordinaire similitude des
deux attitudes. Liées par les mains, mère et fille paraissaient vivre à
l'unisson leur pathétique condition. Leurs visages reflétaient la même
douloureuse interrogation. Leurs yeux mêmes, se déplaçaient dans une lente
symétrie, au hasard de leurs regards vers ces autres qui les entouraient ou
passaient devant elles. Ce sont ces regards-là qui le firent ralentir, tant
la muette supplique qu'ils exhalaient lui parvint. Il se tourna vers elles,
leurs regards l'inondèrent. Et il sut lors de cette minute d'égarement qu'il ne
reprendrait pas sa marche, qu'il venait de s'attacher également aux dalles qui
les retenaient et qu'il allait devoir assumer l'élan de sa compassion. Car
déjà elles espéraient de lui, qui ne savait pas même ce qu'elles
espéraient.
Il
commençait à pleuvoir et l'on s'acheminait doucement vers la nuit. Cela affirma
sa décision et il demanda à la jeune femme si elle attendait quelqu'un, sachant
pertinemment qu'elle n'attendait personne. Elle hocha lentement la tête de
gauche à droite en une douloureuse négation qui crispa ses traits. Il émanait
d'elle autant de méfiance que d'espoir. Il lui proposa alors de la déposer
quelque part, elle et sa petite fille, car il rejoignait sa voiture. Et tandis
qu'il faisait cette offre dont il ignorait encore ô combien elle pèserait, il
réalisait ce qu'elle avait d'ambiguë. Il présumait une hésitation, voire
un refus et préparait déjà les arguments de sa bonne foi, de son
désintéressement et de son honnêteté. En fait, elle accepta aussitôt. Le
laissant interdit par cet assentiment inattendu et trop rapide. À quel degré de
bassesse sociale cette jeune mère - elle n'avait certainement pas beaucoup plus
de trente ans - pouvait-elle être rendue pour oser monter dans l'automobile du
premier inconnu lui proposant de la conduire, dieu savait où… Ils restèrent
quelques instants silencieux, les regards fuyants. Elle, probablement étonnée de
sa dangereuse audace. Lui, désorienté par un imprévisible dénouement de sa
proposition. La petite fille, elle, ne le quittait pas des yeux. Finalement il
dit qu'il n'y avait pas longtemps à marcher pour rejoindre le parking et les
précéda, espérant un peu lâchement que la jeune femme changerait d'avis et ne le
suivrait pas. Elle l'a suivi. Ils sont allés sans parler. Il pleuvait de
plus en plus fort. Il déposa sa valise dans le coffre ainsi que le sac noir. Il
assit ensuite la petite fille à l'arrière sous le regard inquiet de la jeune
femme. L'enfant glissa sagement au milieu de la banquette pour laisser de la
place à sa mère. Cette dernière grimpa cependant devant et se retournant
aussitôt lui dédia un sourire pour la rassurer. En s'installant au volant, il
vit ce sourire qui la rendait belle et humaine. La pluie avait commencé à
mouiller ses cheveux et une goutte d'eau descendit de son front à sa joue, comme
une larme. Il ne pouvait démarrer sans s'enquérir de la destination à
prendre. Il craignait le pire toutefois. Elle dit dans un sanglot : " Je ne sais
pas. " Et elle le répéta à deux reprises avec force, presque avec
colère. Et lui ne sut que répondre à cette pitoyable violence
verbale. Cela ne dura que quelques secondes. Elle se calma rapidement, se
tourna vers la petite qui la regardait intensément, et lui sourit dans ses
larmes. Ensuite elle revint vers lui et avoua qu'elle n'avait nulle part où
aller. Qu'elle avait répondu affirmativement à sa proposition parce qu'il était
la seule personne à lui avoir parlé. Il ne fut pas vraiment surpris de cette
révélation en réalité prévisible. La situation telle qu'elle se présentait
n'avait que peu d'alternative. Cette femme était montée dans sa voiture et il ne
la voyait pas en sortir à cet instant. Il n'avait plus à hésiter, il fallait
qu'il s'occupe de ces deux-là. Peut-être allait-il en résulter un tas d'ennuis,
mais le Saint-bernard qui sommeillait en lui était maintenant tout à fait
éveillé. Il ne démarra pas, se cala contre la portière et l'observa en
tâchant de ne montrer aucune compassion excessive, avec le désir de la
tranquilliser. Le silence s'était de nouveau installé entre eux. Elle baissait
la tête, fixant le vide en reniflant. On entendait la pluie crépiter sur la tôle
de la carrosserie et petit à petit, l'obscurité qui venait les transformait en
ombres. Il lui demanda doucement où elles avaient dormi la veille et elle
répondit sans le regarder qu'elle était arrivée par le train avec sa petite
fille il y avait quelques jours, qu'elle devait retrouver une amie qui lui avait
proposé de l'héberger. Cela ne s'était pas fait, elles avaient vécu les
dernières nuits à l'hôtel. Elle n'avait pratiquement plus d'argent. Pour ce
soir, elle ne savait pas: il y avait Mathilde. Mathilde, c'était la petite fille
sage. Il réfléchit à ce qu'il allait décider. Il y avait des solutions et il
était l'artisan de ces solutions-là. Le plus simple eut été de leur payer
une chambre à l'hôtel. C'était aussi prendre le risque d'avoir à réitérer la
chose le lendemain car il était conscient maintenant qu'il ne pouvait plus les
abandonner et qu'il devrait aller vraisemblablement assez loin dans sa démarche
de secours. Et puis il n'était pas si riche. Sa pension de retraite toute neuve
lui permettait de vivre décemment sans plus. Son unique richesse était une
jolie maison en pierre près de la ria, un bien de famille où il vivait seul
depuis déjà longtemps, depuis que le ciel avait rappelé son épouse. Il finit
par s'installer au volant et tout en actionnant le démarreur, il annonça d'une
voix décidée qu'il les emmenait chez lui. Elle ne réagit pas et il interpréta
son mutisme comme un acquiescement.
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