LA RIA
 
© Christian CARLIER
 
Extrait
 
Chapitre Premier

 
Il n'a jamais su résister à un appel de détresse, quel qu'il soit, c'est chez lui un trait de caractère, une force d'âme et une faiblesse aussi.
Il n'a jamais su ne pas répondre à un appel de détresse quand cette dernière le regarde dans les yeux, y plonge, et va directement mettre en fonctionnement dans son tréfonds, le mécanisme de la compassion. On ne se refait pas.
Ce jour-là, l'appel s'avéra dans la norme et il pouvait raisonnablement y répondre.
Il sortait de la gare, traînant sa valise et avançait vers son véhicule stationné près de là. Il revenait d'un week-end prolongé passé chez des amis à Paris et malgré tout le plaisir qu'il avait pris à arpenter la capitale en leur compagnie, il était satisfait de retrouver la Bretagne, la mer et sa solitude.
Pour l'heure, la Bretagne lui réservait un temps chagrin et il allait sous un ciel plombé porteur de pluie à venir, mais il faisait doux comme il arrive encore parfois, au plein de l'automne, juste avant les froids.
L'esplanade qui jouxte la gare est très heureusement aménagée. Elle est constituée d'une vaste aire dallée, plantée d'arbres et où sont disposés des bancs de bois verni. Au centre, la grande horloge sur son pylône métallique surveille son monde et le rappelle aux impératifs horaires. C'est un endroit de convivialité, très passant et qui est devenu rapidement après son aménagement une sorte de creuset des genres.  Et bien sûr le lieu de prédilection des sans domicile, des marginaux et de tous ceux qui tendent une main demandeuse et souvent nécessiteuse.
Les malheureux sont souvent guidés par leur misère physique ou morale vers les portes des gares. Peut-être parce qu'elles ouvrent sur  des ailleurs où pensent-ils la vie est plus supportable, où le ciel appuie moins sur le dos.
Il entrait dans le parking quand il vit une jeune femme et un petit enfant. Ceux-là n'allaient nulle part. Ils n'avaient pas l'intention de bouger et semblaient attachés aux dalles de l'esplanade. On eut dit qu'ils avaient toujours été en ce lieu et qu'ils y demeureraient, frappés par quelque sort funeste qui les aurait ainsi contraints à l'immobilité. Il comprit immédiatement que cette femme et son enfant étaient dans une détresse réelle et sans doute profonde. À leurs mises d'abord : celles-ci étaient composées à première vue de vêtements corrects, mais ils avaient un rien qui sentait l'unicité.
Elle, silhouette déliée, était serrée dans un manteau de laine bleue très sombre, cintré à la taille et lui couvrant le corps jusqu'au-dessous du genou, sur un jean classique et des tennis qui avaient été blanches. Un foulard fuchsia lui protégeait le cou. L'ensemble était assez peu assorti. Et si le manteau paraissait  de bonne qualité, il souffrait aussi d'avoir été trop porté. Le pantalon était élimé. Les tennis grises et éculées.
La petite fille - car c'était une petite fille d'environ deux ans - était blonde autant que sa mère était brune, d'un blond paille et délicat comme en témoignaient les mèches s'échappant d'un bonnet rose descendu très bas et qui lui mangeait pratiquement toute la figure. Elle était soigneusement enfermée dans une parka matelassée, rouge et évidemment trop grande pour elle. Au bout de sa main libre, pendait un ours jaune et pelucheux. En fait, ils étaient trois. Plus un sac noir ayant également beaucoup voyagé, déchiré près de la fermeture éclair.
Ce qui le frappa surtout, c'était l'extraordinaire similitude des deux attitudes.  Liées par les mains, mère et fille paraissaient vivre à l'unisson leur pathétique condition. Leurs visages reflétaient la même douloureuse interrogation. Leurs yeux mêmes, se déplaçaient dans une lente symétrie, au hasard de leurs regards vers ces autres qui les entouraient ou passaient devant elles.
Ce sont ces regards-là qui le firent ralentir, tant la muette supplique qu'ils exhalaient lui parvint.
Il se tourna vers elles, leurs regards l'inondèrent. Et il sut lors de cette minute d'égarement qu'il ne reprendrait pas sa marche, qu'il venait de s'attacher également aux dalles qui les retenaient et qu'il allait devoir assumer l'élan de sa compassion.
Car déjà elles espéraient de lui, qui ne savait pas même ce qu'elles espéraient.
Il commençait à pleuvoir et l'on s'acheminait doucement vers la nuit. Cela affirma sa décision et il demanda à la jeune femme si elle attendait quelqu'un, sachant pertinemment qu'elle n'attendait personne. Elle hocha lentement la tête de gauche à droite en une douloureuse négation qui crispa ses traits. Il émanait d'elle autant de méfiance que d'espoir. Il lui proposa alors de la déposer quelque part, elle et sa petite fille, car il rejoignait sa voiture. Et tandis qu'il faisait cette offre dont il ignorait encore ô combien elle pèserait, il réalisait ce qu'elle avait d'ambiguë. Il  présumait une hésitation, voire un refus et préparait déjà les arguments de sa bonne foi, de son désintéressement et de son honnêteté. En fait, elle accepta aussitôt. Le laissant interdit par cet assentiment inattendu et trop rapide. À quel degré de bassesse sociale cette jeune mère - elle n'avait certainement pas beaucoup plus de trente ans - pouvait-elle être rendue pour oser monter dans l'automobile du premier inconnu lui proposant de la conduire, dieu savait où… Ils restèrent quelques instants silencieux, les regards fuyants. Elle, probablement étonnée de sa dangereuse audace. Lui, désorienté par un imprévisible dénouement de sa proposition. La petite fille, elle, ne le quittait pas des yeux. Finalement il dit qu'il n'y avait pas longtemps à marcher pour rejoindre le parking et les précéda, espérant un peu lâchement que la jeune femme changerait d'avis et ne le suivrait pas.
Elle l'a suivi. Ils sont allés sans parler. Il pleuvait de plus en plus fort. Il déposa sa valise dans le coffre ainsi que le sac noir. Il assit ensuite la petite fille à l'arrière sous le regard inquiet de la jeune femme. L'enfant glissa sagement au milieu de la banquette pour laisser de la place à sa mère. Cette dernière grimpa cependant devant et se retournant aussitôt lui dédia un sourire pour la rassurer. En s'installant au volant, il vit ce sourire qui la rendait belle et humaine. La pluie avait commencé à mouiller ses cheveux et une goutte d'eau descendit de son front à sa joue, comme une larme.
Il ne pouvait démarrer sans s'enquérir de la destination à prendre. Il craignait le pire toutefois. Elle dit dans un sanglot : " Je ne sais pas. "  Et elle le répéta à deux reprises avec force, presque avec colère.
Et lui ne sut que répondre à cette pitoyable violence verbale.
Cela ne dura que quelques secondes. Elle se calma rapidement, se tourna vers la petite qui la regardait intensément, et lui sourit dans ses larmes. Ensuite elle revint vers lui et avoua qu'elle n'avait nulle part où aller. Qu'elle avait répondu affirmativement à sa proposition parce qu'il était la seule personne à lui avoir parlé.
Il ne fut pas vraiment surpris de cette révélation en réalité prévisible. La situation telle qu'elle se présentait n'avait que peu d'alternative. Cette femme était montée dans sa voiture et il ne la voyait pas en sortir à cet instant. Il n'avait plus à hésiter, il fallait qu'il s'occupe de ces deux-là. Peut-être allait-il en résulter un tas d'ennuis, mais le Saint-bernard qui sommeillait en lui était maintenant tout à fait éveillé.
Il ne démarra pas, se cala contre la portière et l'observa en tâchant de ne montrer aucune compassion excessive, avec le désir de la tranquilliser. Le silence s'était de nouveau installé entre eux. Elle baissait la tête, fixant le vide en reniflant. On entendait la pluie crépiter sur la tôle de la carrosserie et petit à petit, l'obscurité qui venait les transformait en ombres. Il lui demanda doucement où elles avaient dormi la veille et elle répondit sans le regarder qu'elle était arrivée par le train avec sa petite fille il y avait quelques jours, qu'elle devait retrouver une amie qui lui avait proposé de l'héberger. Cela ne s'était pas fait, elles avaient vécu les dernières nuits à l'hôtel. Elle n'avait pratiquement plus d'argent. Pour ce soir, elle ne savait pas: il y avait Mathilde. Mathilde, c'était la petite fille sage. Il réfléchit à ce qu'il allait décider. Il y avait des solutions et il était l'artisan de ces solutions-là.
Le plus simple eut été de leur payer une chambre à l'hôtel. C'était aussi prendre le risque d'avoir à réitérer la chose le lendemain car il était conscient maintenant qu'il ne pouvait plus les abandonner et qu'il devrait aller vraisemblablement assez loin dans sa démarche de secours. Et puis il n'était pas si riche. Sa pension de retraite toute neuve lui permettait de vivre décemment sans plus.
Son unique richesse était une jolie maison en pierre près de la ria, un bien de famille où il vivait seul depuis déjà longtemps, depuis que le ciel avait rappelé son épouse.
Il finit par s'installer au volant et tout en actionnant le démarreur, il annonça d'une voix décidée qu'il les emmenait chez lui. Elle ne réagit pas et il interpréta son mutisme comme un acquiescement.