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1963
Lorsque ses parents vinrent la chercher à l'école,
tous les deux arborant une expression grave et désolée, Lou comprit que quel-que
chose s'était passé et eut un terrible pressentiment. Elle n'avait pas vu Antony
de la journée en classe ou en récréation, et n'avait pas de nouvelles. Pourtant,
ils étaient habitués à rester ensemble et à se prévenir l'un l'autre en cas
d'absence.
Elle avait donc attendu la fin de la classe, seule à
son banc dans la salle, regardant tristement l'instituteur faire crisser sa
longue craie sur le grand tableau noir, blanchi par les multiples marques
d'opérations et conjugaisons.
Ce jour là, pas de compétition amicale pour
déterminer qui répondrait le plus vite aux questions du maître. Pas de grande
promenade dans la cour de récréation, moment de confiden-ces et de rires joyeux.
Pas de bavardages discrets pendant les cours, peuplés de pouffements lorsque
l'instituteur leur tour-nait le dos. Et surtout, pas de sortie en duo à seize
heures tren-te, main dans la main. Sa mère la serra tendrement dans
ses bras, étouffant des pleurs, tandis que son père dit à voix basse :
- Pas ici, nous devrions le lui annoncer et expliquer dans un endroit
plus calme. Lui dire quoi ?
Quelques minutes plus tard, Lou devait perdre
l'usage de la parole pour des mois. Elle comprit qu'il n'y aurait plus de duel
pour donner les bonnes réponses, ni confidences, ni rires aux éclats ou
étouffés, ni sentiment amoureux lors-qu'elle penserait à lui. Car Anthony était
parti. Ses parents pleuraient en prononçant les mots " coma irréversible ",
après avoir hésité pendant un moment, la mère se tordant les doigts et le père
se passant sans cesse la main sur son crâne à moitié dégarni. Ils comprenaient
qu'Anthony était son meil-leur ami, et que ce serait très difficile pour elle de
s'en re-mettre, elle qui avait du mal à sympathiser avec les autres enfants. Ils
se doutaient que c'était traumatisant de subir la perte d'un être cher aussi
jeune, et qu'il lui faudrait du temps et peut-être une thérapie pour s'en
sortir.
En fait, ils ne se rendaient pas compte de ce
que ressentait Lou, ni l'Amour qu'elle portait à Anthony depuis leur ren-contre
un peu plus d'un an auparavant, ni la rage qui lui dé-vorait le ventre face à
cette injustice monstrueuse qui l'avait privée d'une partie d'elle-même.
Elle n'avait pu se rendre à l'hôpital pour le voir
une dernière fois. Apparemment, c'était un accident. Et ses parents lui avaient
assuré que tout avait été tenté. Elle n'arrivait pas à sortir de sa tête l'image
d'une chambre aux draps blancs, éclairée d'une lumière aveuglante.
C'était un déchirement, une souffrance sans nom, qui
la ti-raillaient en permanence, ne lui accordaient aucun repos. Puis, après la
stupeur et la douleur à vif passées, le désespoir laissa place à un vide
immense. Parfois, il lui semblait être dans un tunnel sans fin. Parfois, elle
ressentait un poids énorme sur sa poitrine, son crâne et son cœur et elle
croyait se noyer dans les abysses, ne parvenant plus respirer. Par-fois, elle se
sentait si légère qu'elle avait l'impression de flotter dans l'espace,
sans être capable cependant de décider du moindre mouvement.
Elle n'avait plus conscience de ses membres, les
bruits et les couleurs étaient voilés, étouffés par cette bulle qui l'avait
enveloppée.
Elle ne voyait aucun inconvénient à rester
ainsi pour l'éternité. Peut-être que, si elle faisait la morte indéfiniment,
elle se rapprocherait d'Anthony.
Pourtant, un jour, quelque chose la fit changer
d'avis. En rangeant son cartable de cours à la fin de l'année scolaire, elle
rouvrit son cahier de brouillon. Il ne contenait ni tentati-ve d'exercice, ni
phrase raturée. Les pages étaient toutes parsemées de jolis mots par son
amoureux, des " je t'aime ", des " tu es la plus mignonne de la classe ", des
poèmes ou dessins rappelant leurs épopées ensemble.
Lou ne put ravaler ses sanglots, et, pour la première
fois depuis des mois, elle courut vers ses parents et leur dit : - Je veux
déménager… Ce qu'ils firent.
En effet, Lou se mit à s'en vouloir de se morfondre
ainsi. Car Anthony ne l'aurait jamais laissée tomber comme ça, de manière
irrévocable et définitive. Il y avait forcément un moyen de le revoir, de le
rejoindre !
La veille du grand départ, qui lui permettrait
d'oublier la Lou anéantie et de débuter un combat acharné pour retrouver
Anthony, elle conclut une sorte de pacte avec le souvenir du garçon qu'elle
aimait.
Regardant fixement le ciel étoilé, un soir de pleine
lune, fenêtre ouverte et rideaux blancs flottant paresseusement dans la pièce ;
assise en tailleur sur son lit, sa main gauche, celle qui écrit, serrant si fort
les draps que ses ongles déchiraient sa paume ; le cahier devant elle, elle ne
sentait pas la douleur et récitait toutes les belles paroles écrites par
Anthony, pour finir par un serment prononcé si doucement qu'elle ne l'entendit
pas elle-même : Sans toi je suis comme un ciel sans Lune Je te
fais donc ce serment nocturne Je te retrouverai pour t'aimer Je te
rejoindrai pour l'éternité Ce pacte silencieux devait sceller son
destin. Et l'occasion de voir son désir se réaliser lui fut donnée le jour de
ses neuf ans.
Chapitre 2
Le Premier Voyage Lundi 4 novembre 2007 -
7H30
De ce
côté du train, par la vitre du compartiment de deuxième classe qu'il occupait,
Gilles voyait cette demeure qui l'impressionnait à chaque trajet. Constituée de
colonnes, d'arcades, de multiples baies vitrées et de plusieurs bâti-ments
imbriqués, elle ressemblait à une aile de château, tout en longueur, et il était
impossible de distinguer la partie principale, le mur premier. Autour de cette
demeure, la natu-re avait établi sa loi, tout en s'accommodant du statut de
jardin que l'herbe jaunie et les seuls arbres se devaient d'avoir pour faire
honneur à leur maîtresse d'architecture.
La voix du conducteur le ramena soudainement à la
réalité. - Aix en Provence. Cinq minutes d'arrêt.
Il s'empressa de descendre du train, armé de son sac de
voyage à roulettes pour affronter la distance qui lui restait à parcourir à
pied.
Il aimait cette ville, non pas pour ses habitants mais
pour son caractère et sa personnalité propres. Il fallait y vivre pour
comprendre sa population dotée d'une mentalité bourgeoise profondément ancrée.
Les femmes se distinguaient particuliè-rement des autres, les plus âgées par
leur ribambelle de sacs remplis d'articles de Hermès, les plus jeunes par leurs
tenues tenant lieu d'uniformes d'élégance, à peine personnalisées.
Ce qu'il appréciait dans Aix-en-Provence, c'était le
Boule-vard Victor Hugo qu'il fallait emprunter en sortant de la gare, bravant
les voitures et parfois la pluie fine, suffisam-ment rare pour qu'il l'en
profite sans parapluie.
C'étaient les petites rues du Centre, arborant de
mignonnes places avec d'anciennes fontaines, des sols en pavés qui alternaient
avec le goudron et des murs recouverts d'une min-ce couche de mousse verte.
Puis le cinéma Mazarin, dont l'entrée se trouvait
au-dessous d'une vieille enseigne décorée de dessins représen-tant des acteurs
que sa génération ne connaissait pas. Un peu plus loin, le Cours Mirabeau
s'étendait, peuplé de banques et de grandes boutiques d'un côté, et de cafés
ainsi que d'un fameux fast-food de l'autre.
Entre de larges trottoirs pour touristes aixois en séance
de shopping et étudiants, se plantaient fièrement deux rochers hu-mides d'eau et
de mousse sur le chemin des automobiles.
Il fallait ensuite s'engouffrer dans le Passage Agard,
coin-cé entre une librairie et un magasin de porcelaine. Le seul endroit où, en
cette fin janvier, les guirlandes vertes de Noël n'avaient pas été ôtées depuis
la fin de la période des fêtes. Le seul endroit où personne ne se
pressait.
Lieu intemporel et préservé, étroit, où les façades
défraîchies de maisons de village tout en hauteur se combinaient harmonieusement
avec le côté clinquant des commerces. La Petite Rue des Carmes le coupait en
deux et le nom du passage en son milieu avait été effacé par les saisons.
La rue Mignet se tordait en remontant jusqu'au nord. Il
la considérait comme son village et la connaissait par cœur, avec les lourds
pavés constituant un obstacle aux roulettes de son sac, l'entrée si
particulière, mystérieuse menant à l'atelier de forge et rappelant le temps d'un
regard et d'un émerveillement la beauté du vieux Aix, la devanture couleur olive
et attirant l'œil sur ses pâtisseries orientales qui habil-laient une vitrine.
Il arrivait enfin dans son studio, leur studio, au 38,
deuxième étage, qui l'attendait au-dessus d'une boulangerie aux bonnes odeurs de
croissant chaud dès cinq heures du matin. On y trouvait un joyeux désordre
organisé, un divan confortable et de nombreux coussins et poufs à même le sol,
une kitchenette ornée de carreaux jaune d'or, un écran plat et une chaîne hi-fi
dernier cri, une pile branlante de CD gravés, des livres achetés chez le
bouquiniste du coin sur une étagè-re bleu ciel et un large matelas en guise de
lit. N'ayant que deux petites fenêtres donnant sur des cours intérieures, la
lumière se faisait désirer. Mais l'obscurité qui régnait, loin de l'étouffer ou
de l'angoisser, lui procurait l'agréable et réconfortante sensation d'être dans
un cocon. Tandis qu'il mont
ait les marches, une mélodie agréable sonnait dans la cage
d'escalier. Quelqu'un, au quatrième étage, jouait la Valse d'Amélie.
Il frappa avant d'entrer, histoire de prévenir Christophe
de son arrivée. À peine mit-il un pied dans la pièce que son ami l'apostropha
: - Eh toi ! Enlève tes chaussures, je viens de faire le ménage ! - Oh !
On est content de me voir, on dirait. C'est aussi pour ça que je n'aime pas être
là quand tu as ta fille. Après tu considères tout le monde comme tes mioches,
d'insupportables mômes qui font… - Excuse-moi, chou, elle a voulu organiser
une soirée py-jama et deux copines sont restées dormir. Je sais pas com-ment
elles ont réussi à mettre du maquillage et de la pizza un peu partout. - … De
sales monstres créés exprès pour vous détruire la vie et… - Ça va, ça va, on
se calme. Elle est partie, on est tranquil-le. Là, tu es content ? rétorqua
Christophe en prenant le visage de Gilles entre ses mains.
Il lui administra un doux baiser de bienvenue et retourna
vers la kitchenette, ajoutant : - En plus, tu devrais être ravi, j'ai préparé
le petit déjeuner que tu préfères ! muesli maison pour les sportifs. Je l'ai
ra-douci avec une touche de cannelle. - Merci beaucoup, je meurs de
faim. Gilles se déchaussa rapidement, écarta son sac du pied pour le
pousser au maximum contre le mur et s'attabla sans plus tarder : - Je vais me
régaler, t'es un chef ! Alors ces deux jours ? - Bah ! comme je te l'ai dit.
Week-end de " filles ", pério-de de soldes etc. C'était sympa. - Raison de
plus pour foutre le camp de là ! Déjà que je ne supporte pas les filles pour le
sexe… - Elle m'a fait un dessin superbe, j'en suis fier ! T'inquiète ! ajouta
Christophe en croyant que ce qu'il lui montrait n'intéressait pas Gilles, tu
n'auras pas à le subir, je l'accrocherai dans mon bureau. - Ah oui ! en
effet, ta fille est une très bonne dessinatrice. Je pense pas qu'elle ait hérité
ce talent de toi… - T'es bête. Bref, et toi, chez tes parents ?
Gilles prit une seconde pour prendre une énorme
cuillérée de muesli maison - banane, pomme, biscuits à thé, noisettes et
chocolat - et ce fut à grand peine qu'il répondit : - Ils me prennent
toujours pour un gamin ! " Est-ce que tu manges assez et équilibré ? ", " Oh !
tu as l'air fatigué ", " Et pourquoi tu n'appelles pas plus souvent ? " Du coup
je suis soulagé de retrouver mon statut d'adulte en rentrant sur Aix. Et tu m'as
manqué, avoua-t-il en regardant tendrement Christophe.
Celui-ci sourit : - Toi aussi, tu m'as manqué. Et tu
as manqué à Julie. C'est difficile à croire, pourtant je dirais qu'elle t'aime
bien. Bon, il faut que j'y aille, on se voit ce soir ? - Ok. Je pense rester
ici ce matin, et j'irai au journal sans doute cet après-midi. Bonne journée !
lança-t-il une demi-seconde avant que la porte ait claqué.
8H17
Dès
qu'il arriva au commissariat, Christophe fut abordé par Gladys, du standard. Le
commissaire Mirtel l'attendait dans son bureau. - Ah ! Malleseaux,
asseyez-vous. - Vous souhaitiez me voir ? - Oui, j'ai besoin de vous sur
une question délicate. Peut-être que vous n'allez pas apprécier. Que savez-vous
de La Toile ?
Le commissaire avança ses coudes et, s'appuyant sur ses
paumes, regarda fixement Christophe dans les yeux.
- Pas grand chose. Je ne suis pas de l'équipe qui enquête
sur ce cas. Tout ce que je peux en dire, c'est qu'il s'agit d'un groupe de
dealers particulier car il sévit avec une drogue nouvelle et beaucoup trop
puissante ? - Exact. Et votre curiosité sera bientôt satisfaite car… - Je
n'étais pas spécialement curieux, fit remarquer Christophe. - Si, parce que
je l'ai décidé. Je vous affecte à cette affaire, je pense qu'un cerveau neuf et
pas encore intoxiqué par tous ces éléments morbides fera du bien à notre
équipe. - Commissaire, j'ai croisé Crosat en me rendant à votre bureau…
Mirtel soupira et leva les bras, s'avouant vaincu. -
Vous avez gagné. Ce bœuf carotte de pacotille est en effet venu pour s'assurer
que nous concentrions tous nos efforts pour coffrer ces dealers. Donc, je me
vois obligé d'y affecter un maximum d'effectifs. Par ailleurs, Crosat est
désireux de monter un dossier contre vous, suite aux suspicions qui ont pesé sur
vous à propos de Sarah, la petite mineure…
Christophe grimaça à l'évocation de ce souvenir. Il
s'était immiscé dans une accusation d'inceste par une fille contre son père.
Cependant, cette dernière n'avait pu se résoudre à maintenir sa plainte et avait
finalement été convaincue de se retourner contre Christophe en l'accusant
d'attouchements pour le discréditer et le contraindre à cesser son enquête. Si
le commissaire Mirtel l'avait soutenu sans failles, Christophe avait perdu de sa
crédibilité : la confiance accordée par le juge qui décidait de la garde de
Julie, la possibilité d'avoir un avancement au commissariat, et l'amitié de son
collègue Julien Brouchot.
- Votre implication dans la résolution d'un cas d'une
telle importance, continuait le commissaire, vous éloignera de toute tentative
de poursuite avant longtemps. En tant que chargé des mineurs, vous aurez votre
place auprès de l'étudiant de dix-sept ans, le dernier agressé en date. Et puis,
vous serez de la planque qu'on est en train d'organiser pour demain, afin
interpeller Scorpion. - Je pensais qu'il s'était rangé, commissaire… -
Quand bien même il ne serait pas mêlé à toute cette his-toire, il doit pouvoir
nous renseigner sur certains points. Comme Brouchot vous le racontera, tous les
dealers qu'on a attrapés jusqu'à présent se donnaient des noms d'araignées. Et
le scorpion est un arachnide, vous me suivez ? - Oui, parfaitement. -
Alors c'est réglé. Voyez Brouchot pour qu'il vous briefe.
Christophe sortit du bureau en ayant l'impression que le
plafond était beaucoup plus bas.
Il regarda Julien : il se tenait de l'autre côté du
couloir et marchait à vive allure, les bras chargés de classeurs trop remplis.
Ils avaient formé un binôme exceptionnel pendant des années avant de se
brouiller quelques mois auparavant. Et maintenant Christophe ne savait même plus
comment l'appeler.
Julien ? Brouchot ? Capitaine Brouchot ?
Celui-ci lui jeta un coup d'œil. Il dut remarquer qu'il
était ob-servé et baissa rapidement les yeux. Il fallait bien, pourtant, lui
adresser la parole. Christophe poussa un profond soupir et le suivit jusqu'aux
toilettes quelques minutes plus tard. - Julien ?
Ce dernier sursauta et se retourna brusquement,
éclabous-sant Christophe avec ses mains qu'il venait de laver. - Oh ! pardon.
- C'est rien, je peux te parler ? C'est à propos de l'affaire de… - La
Toile, je sais, le boss m'a briefé. On va boire un café ? suggéra Julien en
s'essuyant sur son jeans velours.
Sans se concerter, ils se rendirent d'un même pas à
la place Richelme. De chaque côté de ce joli coin pavé, d'anciennes
façades se jaugeaient et de larges platanes gardaient jalousement les secrets de
la placette. Elle était habitée en permanence par les bruits du marché, les pas
des passants, les bouches de ceux qui se régalaient à Pizza Capri ou à
l'Authentique. Même vide, elle était doucement hantée par le flottement des
feuilles sur les ten-tures, les ombres rassurantes, la cadence paresseuse des
branches de ses gardiens. Les différentes devantures offraient sans comp-ter
leurs couleurs estivales et les rires joyeux des tasses et pla-teaux. Et l'air
se repaissait des odeurs entremêlées, celles des pizzas et des sandwichs chauds,
celles des marrons en cet hiver instable, des tapas et des crêpes fumantes,
celles des cafés et chocolats réconfortants, celles des poissons, saucissons,
poi-vrons, courges, pains, fromages frais ou affinés et poulets rôtis à la
broche qui rivalisaient de teintes virevoltantes.
- On va à l'Unic ? - Va pour l'Unic.
Les habitudes se retrouvaient vite, et ne s'étaient
jamais vraiment perdues. Ils s'installèrent à l'extérieur, juste devant la
porte, au-dessous d'un réchaud qui les revigora un en ins-tant. Christophe passa
rapidement sa main sur la petite table ronde cerclée de doré afin d'en enlever
les quelques miettes. Julien s'assit sur sa chaise en osier de façon à avoir un
œil sur les clients entrant et sortant du café.
- Messieurs, vous avez choisi ? - Un café pour
moi. - Et un chocolat viennois, s'il vous plaît, ajouta Christophe. - Ah
bon ? Pas de café ? s'étonna Julien. - J'en ai pris un avant de venir. -
Ah !
Julien entendit des pas de talons claquant sur les
carreaux et en profita pour surveiller la porte d'entrée, qui s'ouvrit sur le
passage d'une élégante femme en tailleur noir surmonté d'un long manteau rouge.
Ses cheveux châtains volaient et déga-geaient un doux parfum de vanille. Julien
la suivit des yeux tandis qu'elle s'apprêtait à remonter la rue de Vauvenargues,
attachant son regard sur les mollets délicatement dessinés de la jeune femme. Il
poussa un soupir et se retourna vers Christophe.
Ils n'échangèrent que des banalités jusqu'à l'arrivée de
leur commande.
Christophe prit avec nonchalance une cuillerée de
chantilly saupoudrée de cacao et leva la tête vers Julien :
- Si on parlait de La Toile ? - Pourquoi on se faisait
la gueule déjà ? rétorqua à brûle-pourpoint Julien. - Je préférerais qu'on
discute d'abord de l'enquête.
Le ton de Christophe s'était légèrement durci. Il
n'aimait pas qu'on évoque des sujets sensibles s'il n'y était pas pré-paré. Et
là, on le prenait de court. Il préférait réfléchir avant de lancer des piques
qu'il pourrait regretter. - Comme tu veux, répondit Julien dans un haussement
d'épaules. Il empoigna le spéculos qui avait été amené en même temps que son
café. Excuse-moi, je n'ai pas mangé ce matin. Alors…
Tout avait commencé avec les découvertes successives de
jeunes femmes, mortes d'overdose. La particularité résidait dans le fait
qu'il ne s'agissait en aucune façon de femmes qui avaient l'habitude de se
dro-guer, ni d'une piqûre mal dosée. La drogue en question était en réalité
surpuissante et pro-voquait la mort des victimes dans les heures qui suivaient
l'injection. Différents témoignages faisaient cas d'un délire étrange pendant
ces instants ultimes. Une peur abominable d'une Veuve Noire qui viendrait les
chercher pour les dévorer. Le dealer avait ensuite évolué dans le choix
de ses cibles. Ainsi, il était passé à des hommes d'une trentaine d'années,
environ un mois auparavant.
- Mais Mirtel a fait allusion à un adolescent. -
Oui. En fait, c'est le dernier cas en date. Un étudiant précoce, l'informa
Julien. Et c'est le seul survivant à notre connaissance. Je ne sais pas pourquoi
il a progressé de cette façon dans le choix de ses victimes. On comprenait celui
des femmes attiran-tes puisque les analyses ont clairement montré qu'elles
avaient été violées. - Et en ce qui concerne les hommes ? s'enquit
Christophe. Il n'avait aucune conscience du temps qui s'était écoulé
depuis le début du récit de Julien. Cette enquête l'intriguait. - Attends.
Excuse-moi, j'ai trop faim. Je peux prendre ton spéculos ? demanda Julien. -
Bien sûr. - Merci beaucoup.
Julien avala le deuxième biscuit, but une gorgée de café,
et revint à la question de Christophe. - On n'en a jamais été certain. Il y a
plusieurs possibilités. La première est qu'on n'a plus affaire au même dealer.
Seu-lement a priori il s'agit bien du même gars, parce que ni le quartier ni le
mode opératoire n'ont changé. D'autres pen-sent que notre homme a voulu
s'assurer la domination totale dans son secteur, tu sais, ce sont tous les
lotissements aux alentours du gymnase Cournant. Bref, c'est l'hypothèse la plus
probable. En effet, on a interpellé moins de suspects chez les stup. Et La Toile
semble avoir pris quasiment toute la place. - Ce sont les deux seules pistes
que vous explorez ? - Tu as une trace de chantilly dans le coin de la
bouche. Voilà, c'est bon. En fait, il y a une dernière idée mais… C'est un peu
exagéré. Ce dealer aurait commencé à se " créer " des sous-fifres pour étendre
son territoire. Dans ce cas, les hommes qui seraient morts montreraient un
échec. Donc, il y aurait peut-être des survivants qui le seconde-raient dans sa
tâche. D'un côté, ça signifierait qu'on a plus de personnes à arrêter. En même
temps, notre chance d'approcher un élément serait plus grande. Et si on touche à
un filament, c'est toute la Toile qui est ébranlée. Voilà, c'est presque
surnaturel, alors mieux vaut ne pas y songer. - Il y a un détail qui me
chiffonne. Quelle que soit l'hypothèse privilégiée, qu'est-ce qui explique qu'il
ait cessé de s'en prendre à des femmes ? Julien laissa échapper un rire
nerveux et se renversa sur le dos de sa chaise. - Chris, écoute-moi. Je te
raconte tout ce qui pourrait don-ner à penser que nous savons où nous en sommes.
La vérité, c'est qu'on pédale dans le vide. On est dans la mélasse. En-fin,
bienvenu avec nous !
Il leva son café, faisant mine de trinquer avec
Christophe. Celui-ci lui sourit. En effet, les recherches s'annonçaient
ardues.
Au bout d'un moment, durant lequel il tenta en vain de
trouver une autre question à poser, il se décida à rompre ce court silence gêné
et s'adressa à un Julien qui cherchait quelque chose dans sa tasse vide, n'osant
plus aborder le sujet : - Je t'en voulais parce que tu as refusé de
témoigner en ma faveur lorsque cette fille m'a accusé d'attouchements. Nous
étions censés l'interroger tous deux, et tu m'as lâché pour aller voir une
prostituée. Du coup, pour ne pas avoir à révéler où tu te trouvais au lieu
d'être avec Sarah et moi, tu as livré un témoignage qui contredisait le mien en
niant qu'il devait y avoir un interrogatoire formel. Ainsi, j'ai été forte-ment
suspecté… - Euh… Tu as dit " je t'en voulais " au passé ? - Oui, sourit
Christophe. Je ne suis pas rancunier, long-temps. - D'accord.
Julien s'enfonça dans son siège, ne broncha pas pendant
vingt secondes, et se lança : - Je pense tout de même que c'est mieux si je
t'avoue que je suis vraiment désolé ? - En effet, c'est bien de l'entendre.
Mais à part ça, com-ment ça va avec ta femme ? - Mélanie ? Oh, j'ai
l'impression que ce n'est plus une fem-me, enfin plus celle que j'ai épousée.
Elle a grossi, à tel point que je ne la désire plus, et devient capricieuse,
trop exigeante. En fait, je pense qu'il y a un truc qui cloche. Elle veut faire
chambre à part, et le motif officiel est que je suis un ronfleur invétéré. Mais
je trouve cette excuse un peu légère ! - Tu lui en as parlé ? Peut-être
qu'elle comprendrait que son… relâchement pourrait nuire à votre couple.
D'ailleurs, peut-être a-t-elle aussi des remarques à te faire, non ? - Je n'y
crois pas. Quelque chose s'est cassé dans notre rela-tion. Et je doute que
réveiller le désir soit suffisant. S'il n'y avait pas les enfants… En fait,
qu'est-ce que ça doit être excitant, les hommes, pour que tu laisses tomber une
femme comme Judith !
Christophe reposa sa tasse. Expliquer ce qui avait pu se
passer lui était fort désagréable, en premier lieu car il avait du mal à
comprendre lui-même ce qui avait changé en lui. - Avant de me rendre compte
que j'étais attiré par les hommes, ma virilité en a pris un sacré coup. Comme tu
di-sais, Judith est une femme très séduisante, alors le fait de ne plus pouvoir
avoir de rapport avec elle a été… perturbant. Julien l'écoutait
attentivement. Il désigna discrètement du doigt une femme d'une trentaine
d'années qui entrait dans le café. Vêtue de d'un jean surmonté de grandes bottes
noires crantées, ses jambes fines s'élançant avec grâce, elle pous-sait la porte
d'une main blanche et ornée de plusieurs bagues colorées. - J'ai remarqué que
tu n'as pas arrêté d'observer les fem-mes pour autant. Il serait intéressant
d'essayer d'analyser ton cas, voir si tu as vraiment viré de bord ou si tu es
bisexuel. Qu'en penses-tu ?
Pour toute réponse, Christophe plongea sa cuillère et son
regard dans sa tasse où il ne subsistait plus que quelques traces de cacao.
C'était le signal qu'il valait mieux changer de sujet. Lorsqu'il releva la tête,
en effet : - Alors, concernant l'enquête, Mirtel a décrété qu'il fallait
retrouver Scorpion. Tu as une idée ? - Euh oui. Tu te souviens de Gloria ?
- La prostituée ? Celle qui avait témoigné dans l'affaire de viol l'année
dernière ? - Oui. C'était elle aussi quand tu as été accusé… Bref, elle est
une amie proche de Scorpion. Il l'a protégée pendant longtemps. Je pensais aller
la voir cet après-midi pour me renseigner sur ce qu'il fait aujourd'hui. - Et
moi, je vais interroger ce jeune… - Ludovic Crémont, il est à l'hôpital. Et
mal en point appa-remment. - D'accord. Au sujet de Gloria, tu l'as beaucoup
revue de-puis ? - Quelquefois seulement. Elle me permet d'oublier à qui je
suis marié. - Tu devrais te remettre en question, tout de même. Enfin, je ne
te juge pas, tout ce que je veux, c'est que tu ne m'appelles pas pour te fournir
d'alibi bidon. - Je ne t'ai pas tellement sollicité… Promis, j'éviterai de
t'utiliser dans mes mensonges. Bon, en guise de cadeau de bienvenue, laisse-moi
payer, je t'invite.
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