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1er
extrait :
Vers le
milieu de l'après-midi, les deux hommes arrivèrent à la commanderie. La
majestueuse bâtisse se découpait contre la colline, et le Beaucéant flottant
dans le petit vent avait quelque chose de rassurant ; il indiquait qu'une force
armée, au service du plus grand nombre, veillait. Bientôt, les pierres de
taille parfaitement emboîtées furent visibles. La science des maîtres maçons
byzantins, dont les secrets avaient été rapportés par les premiers croisés,
s'étalait dans toute sa splendeur. Passant devant la lourde porte de chêne
gardée par deux frères sergents, ils allèrent droit aux écuries et remirent les
chevaux fatigués aux palefreniers. Roncelin s'étira, sortit et ne songea pas aux
obligations du reste de la journée, mais à ce malheureux billet. Machinalement,
il se retourna pour continuer son service fait surtout de nettoyage et
d'entretien d'armes et de matériel et se trouva nez à nez avec le Maître
commandeur Foulques, son propre frère. Celui-ci sourit et lança. - Bonjour,
mon frère. Avez-vous fait bon voyage ? - Assurément Maître, répondit le
jeune homme surpris de cette visite. Nous avons acheté les marchandises
commandées par vous-même. Vous pourrez demander le formulaire au frère
sergent. - Fort bien, Roncelin, fort bien. Je gage même que vous avez ramené
plus que nécessaire ! - Je ne comprends pas, Maître. - Vraiment ? Faut-il
que je commande à deux de nos solides garçons d'écurie de vous fouiller ? Le
mensonge n'est pas de mise entre bons chrétiens, ce me semble ! Le futur
Templier commençait à s'affoler. Son secret était découvert. De quelle façon ?
Comment le Maître commandeur avait-il su ? - Allons, veux-tu me le donner ?
Tu ne risques rien, tu vois, nous sommes seuls, ironisa celui-ci. En effet,
curieusement, il n'y avait plus personne autour d'eux, même le frère sergent
avait disparu. Des ordres avaient été donnés en ce sens. Roncelin exhiba le
parchemin et le tendit à son interlocuteur. Celui-ci le prit, le déplia, le lut
et une lueur amusée passa dans son regard. - Peste, voilà un triste
billet ! Son frère baissa la tête comme un enfant pris en faute. Le Maître
reprit : - Je cite : " Cher Roncelin, chevalier de mon
cœur, De mon âme, mon beau seigneur. Comme le temps est doux Lorsque je
pense à vous. Mais il faut que je vous dise Notre amour
n'est plus de mise Car il n'est point possible d'aimer Celui, qui à Dieu,
doit se destiner. Votre ancienne dame de cœur, Isabelle
". Le silence se fit pesant. Le Maître le rompit : - Or donc,
mon frère, voici un petit madrigal superbement tourné ! Cette dame a dû prendre
des leçons dans quelque cour d'Occitanie, où dit-on, les troubadours rivalisent
de talents pour ces poèmes ! - Il s'agit d'Isabelle… - Je sais. Isabelle
Puivert. Veuve d'un riche marchand de Marseille. Je la connais, c'est une femme
" comme il faut ". Il ne manquerait plus que ta " dame de cœur " soit une fille
de mauvaise vie ! - Mais il ne s'est rien… - Ça vaut mieux pour toi. Même
si tu n'es pas encore religieux, tu peux perdre la Maison pour cela. - Vous
avez raison, Maître. De toute manière, cet amour est mort et je fus bien sot
de… Foulques arrivait à peine à contenir son hilarité. - Allons, allons,
je devrais réunir le Chapitre et te faire exclure, mais je crois que nous avons
une tâche importante. Suis-moi. Roncelin était perplexe. Une telle " faute "
aurait dû enclencher sa radiation de l'Ordre. Cette entorse aux règles cachait
quelque chose . . .
2ème
extrait
Roncelin se mit à débâter la mule de
transport. Il n'avait pas commencé que Jehan courut vers lui à toute
vitesse, lui faisant signe de l'accompagner. Roncelin lui emboîta donc le pas,
bientôt suivi par Philibert. Ils parcoururent une crête, puis une petite
déclivité et se cachèrent ensuite dans les hautes herbes. En rampant, ils
atteignirent un surplomb et, de là, aperçurent avec stupeur une vingtaine de
chevaliers, revêtus d'une robe noire à la croix blanche, qui s'apprêtaient à
bivouaquer pour la nuit et bloquaient le passage. Sans bruit, ils revinrent sur
le plateau. - Ce sont des Hospitaliers, annonça Roncelin. - Je crois que
vous ne les appréciez guère, répondit Philibert. - C'est vrai. Ils aimeraient
mettre la main sur toutes nos richesses. Ici, ils nous posent un problème bien
plus ardu. Nous savons que l'Ordre du Temple est menacé. Si nous sommes
découverts, nous serons leurs prisonniers. Ce qui signifie que nous aurons
échoué. - Si nous restons ici, ils partiront bientôt et nous nous éclipserons
discrètement. - S'ils montent leur campement, ils nous trouveront ce soir ou
demain ! Inutile de livrer bataille, ils sont trop nombreux. Donc, il va falloir
ruser et ce, rapidement. - Il y a la possibilité de suivre la crête, au lieu
d'emprunter le sentier que nous avons pris, les informa Philibert. Tous se
levèrent et le suivirent. Il y avait en effet un petit chemin sur la cime
surplombant le camp des Hospitaliers mais les herbes hautes, trop clairsemées,
ne les dissimulaient point. Tous les trois le constatèrent avec dépit. - En
plein jour, lâcha Roncelin, nous sommes visibles comme le nez au milieu de la
figure. - Tu as raison, répondit Philibert. Et cette nuit, il sera impossible
de passer ; dans l'obscurité, on risquerait de se blesser. Et, si on crie, on
peut les réveiller. - Est-ce sans issue ? - Réfléchissons, il y a toujours
une solution. Ils repartirent vers le plateau et s'assirent. Le soleil
déclinait et Roncelin tournait et retournait la question dans sa tête. Un pareil
problème tactique n'était pas enseigné dans les commanderies. D'autant plus que
lui, simple novice, n'avait pas vraiment commencé sa vie de Templier. Il allait
falloir être imaginatif pour percevoir une solution. Finalement, il s'assoupit
quelques instants et fut brusquement réveillé par Philibert. Celui-ci lui sourit
et lâcha : - J'ai trouvé, viens avec moi.
3ème extrait Quant à
Jehan, Roncelin avait son opinion là-dessus, il voulait se venger de
l'Inquisition qui l'avait mutilé. Tout de même, l'ensemble paraissait plutôt
hétéroclite ; mais il était aussi possible que " l'alchimie " prendrait.
Arrêtant là ses réflexions, il s'aperçut que Philibert s'était arrêté. Un cheval
venait de hennir non loin de là. Un danger se précisait-il ? - Je crois que
nous avons un problème, constata Philibert. - J'ai entendu, répondit
Roncelin. Ils mirent pied à terre, une faute tactique à ne pas commettre. La
suite, ce fut une trentaine de cavaliers tous armés et sortant des fourrés pour
les entourer. Celui qui semblait être le chef s'avança. - Bien le bonjour,
Messires, où allez-vous de si bon matin ? - À la chasse, ne vous déplaise,
lâcha Philibert. - Peste, voici des raisonneurs. Or donc, raisonnons
messires. Nous sommes nombreux et armés, vous n'avez pas l'avantage. - Que
voulez-vous ? Êtes-vous des brigands ? Nous avons peu à offrir sinon nos vies.
Maigre butin en vérité ! répliqua Roncelin sans se démonter. L'Édenté ne
riposta pas. Il observait ces personnages qui correspondaient aux descriptions
données. Sa mission était claire : les empêcher d'aller plus loin. Il ne
maîtrisait pas les tenants et les aboutissants de l'affaire, et peu lui
importait. Ses renseignements étaient bons, il était tombé du premier coup
sur ceux qu'il cherchait. Il n'avait rien contre eux mais les ordres étaient
précis et il allait les exécuter. L'homme tira son épée et ses équipiers en
firent autant. Roncelin se sentit perdu. 4ème
extrait " Il doit y avoir un " talon d'Achille ", pensa à
nouveau Roncelin. Il y en a forcément un ! Voyons… si j'étais à leur
place, que je m'ennuierais à garder des bâtisses sans intérêt, que
demanderais-je ? Du vin ? Des jeux ? Des… ? " Et ce fut l'illumination !
Comment n'y avait-il pas songé plus tôt ? Il se leva et cria presque : - J'ai
trouvé. J'ai besoin d'une heure. Je reviendrai avec la solution. -
Silence, intima Philibert. Es-tu fou de hurler ainsi ? Roncelin rentra la
tête dans les épaules. Il avait presque oublié la présence de l'ennemi, non loin
de là. Tous retournèrent aux montures. Là, Roncelin prit son cheval. - Comme
convenu, je vous laisse. À tantôt ! - Nous t'attendrons le temps qu'il
faudra. Roncelin partit au galop et disparut dans la poussière. - Que
va-t-il nous inventer comme stratagème ? demanda Philibert à
Jehan
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