© Jean-François COUBAU
 
Extraits
 
1er extrait :
 
Vers le milieu de l'après-midi, les deux hommes arrivèrent à la commanderie. La majestueuse bâtisse se découpait contre la colline, et le Beaucéant flottant dans le petit vent avait quelque chose de rassurant ; il indiquait qu'une force armée, au service du plus grand  nombre, veillait. Bientôt, les pierres de taille parfaitement emboîtées furent visibles. La science des maîtres maçons byzantins, dont les secrets avaient été rapportés par les premiers croisés, s'étalait dans toute sa splendeur. Passant devant la lourde porte de chêne gardée par deux frères sergents, ils allèrent droit aux écuries et remirent les chevaux fatigués aux palefreniers. Roncelin s'étira, sortit et ne songea pas aux obligations du reste de la journée, mais à ce malheureux billet. Machinalement, il se retourna pour continuer son service fait surtout de nettoyage et d'entretien d'armes et de matériel et se trouva nez à nez avec le Maître commandeur Foulques, son propre frère. Celui-ci sourit et lança.
- Bonjour, mon frère. Avez-vous fait bon voyage ?
- Assurément Maître, répondit le jeune homme surpris de cette visite. Nous avons acheté les marchandises commandées par vous-même. Vous pourrez demander le formulaire au frère sergent.
- Fort bien, Roncelin, fort bien. Je gage même que vous avez ramené plus que nécessaire !
- Je ne comprends pas, Maître.
- Vraiment ? Faut-il que je commande à deux de nos solides garçons d'écurie de vous fouiller ? Le mensonge n'est pas de mise entre bons chrétiens, ce me semble !
Le futur Templier commençait à s'affoler. Son secret était découvert. De quelle façon ? Comment le Maître commandeur avait-il su ?
- Allons, veux-tu me le donner ? Tu ne risques rien, tu vois, nous sommes seuls, ironisa celui-ci.
En effet, curieusement, il n'y avait plus personne autour d'eux, même le frère sergent avait disparu. Des ordres avaient été donnés en ce sens. Roncelin exhiba le parchemin et le tendit à son interlocuteur. Celui-ci le prit, le déplia, le lut et une lueur amusée passa dans son regard. 
- Peste, voilà un triste billet !
Son frère baissa la tête comme un enfant pris en faute. Le Maître reprit :
- Je cite :
 
" Cher Roncelin, chevalier de mon cœur,
De mon âme, mon beau seigneur.
Comme le temps est doux
Lorsque je pense à vous.
 
Mais il faut  que je vous dise
Notre amour n'est plus de mise
Car il n'est point possible d'aimer
Celui, qui à Dieu, doit se destiner.
 
Votre ancienne dame de cœur, Isabelle ".
 
Le silence se fit pesant. Le Maître le rompit :
- Or donc, mon frère, voici un petit madrigal superbement tourné ! Cette dame a dû prendre des leçons dans quelque cour d'Occitanie, où dit-on, les troubadours rivalisent de talents pour ces poèmes !
- Il s'agit d'Isabelle…
- Je sais. Isabelle Puivert. Veuve d'un riche marchand de Marseille. Je la connais, c'est une femme " comme il faut ". Il ne manquerait plus que ta " dame de cœur " soit une fille de mauvaise vie !
- Mais il ne s'est rien…
- Ça vaut mieux pour toi. Même si tu n'es pas encore religieux, tu peux perdre la Maison pour cela.
- Vous avez raison, Maître. De toute manière, cet amour est mort et je fus bien sot de…
Foulques arrivait à peine à contenir son hilarité.
- Allons, allons, je devrais réunir le Chapitre et te faire exclure, mais je crois que nous avons une tâche importante. Suis-moi.
Roncelin était perplexe. Une telle " faute " aurait dû enclencher sa radiation de l'Ordre. Cette entorse aux règles cachait quelque chose . . . 
 
2ème extrait

 Roncelin se mit à débâter la mule de transport.  Il n'avait pas commencé que Jehan courut vers lui à toute vitesse, lui faisant signe de l'accompagner. Roncelin lui emboîta donc le pas, bientôt suivi par Philibert. Ils parcoururent une crête, puis une petite déclivité et se cachèrent ensuite dans les hautes herbes. En rampant, ils atteignirent un surplomb et, de là, aperçurent avec stupeur une vingtaine de chevaliers, revêtus d'une robe noire à la croix blanche, qui s'apprêtaient à bivouaquer pour la nuit et bloquaient le passage. Sans bruit, ils revinrent sur le plateau.
- Ce sont des Hospitaliers, annonça Roncelin.
- Je crois que vous ne les appréciez guère, répondit Philibert.
- C'est vrai. Ils aimeraient mettre la main sur toutes nos richesses. Ici, ils nous posent un problème bien plus ardu. Nous savons que l'Ordre du Temple est menacé. Si nous sommes découverts, nous serons leurs prisonniers. Ce qui signifie que nous aurons échoué.
- Si nous restons ici, ils partiront bientôt et nous nous éclipserons discrètement.
- S'ils montent leur campement, ils nous trouveront ce soir ou demain ! Inutile de livrer bataille, ils sont trop nombreux. Donc, il va falloir ruser et ce, rapidement.
- Il y a la possibilité de suivre la crête, au lieu d'emprunter le sentier que nous avons pris, les informa Philibert.
Tous se levèrent et le suivirent. Il y avait en effet un petit chemin sur la cime surplombant le camp des Hospitaliers mais les herbes hautes, trop clairsemées, ne les dissimulaient point. Tous les trois le constatèrent avec dépit.
- En plein jour, lâcha Roncelin, nous sommes visibles comme le nez au milieu de la figure.
- Tu as raison, répondit Philibert. Et cette nuit, il sera impossible de passer ; dans l'obscurité, on risquerait de se blesser. Et, si on crie, on peut les réveiller.
- Est-ce sans issue ?
- Réfléchissons, il y a toujours une solution.
Ils repartirent vers le plateau et s'assirent. Le soleil déclinait et Roncelin tournait et retournait la question dans sa tête. Un pareil problème tactique n'était pas enseigné dans les commanderies. D'autant plus que lui, simple novice, n'avait pas vraiment commencé sa vie de Templier. Il allait falloir être imaginatif pour percevoir une solution. Finalement, il s'assoupit quelques instants et fut brusquement réveillé par Philibert. Celui-ci lui sourit et lâcha :
- J'ai trouvé, viens avec moi.
 
 
3ème extrait
 
Quant à Jehan, Roncelin avait son opinion là-dessus, il voulait se venger de l'Inquisition qui l'avait mutilé. Tout de même, l'ensemble paraissait plutôt hétéroclite ; mais il était aussi possible que " l'alchimie " prendrait. Arrêtant là ses réflexions, il s'aperçut que Philibert s'était arrêté. Un cheval venait de hennir non loin de là. Un danger se précisait-il ?
- Je crois que nous avons un problème, constata Philibert.
- J'ai entendu, répondit Roncelin.
Ils mirent pied à terre, une faute tactique à ne pas commettre. La suite, ce fut une trentaine de cavaliers tous armés et sortant des fourrés pour les entourer. Celui qui semblait être le chef s'avança.
- Bien le bonjour, Messires, où allez-vous de si bon matin ?
- À la chasse, ne vous déplaise, lâcha Philibert.
- Peste, voici des raisonneurs. Or donc, raisonnons messires. Nous sommes nombreux et armés, vous n'avez pas l'avantage.
- Que voulez-vous ? Êtes-vous des brigands ? Nous avons peu à offrir sinon nos vies. Maigre butin en vérité ! répliqua Roncelin sans se démonter.
L'Édenté ne riposta pas. Il observait ces personnages qui correspondaient aux descriptions données. Sa mission était claire : les empêcher d'aller plus loin. Il ne maîtrisait pas les tenants et les aboutissants de l'affaire, et peu lui importait.  Ses renseignements étaient bons, il était tombé du premier coup sur ceux qu'il cherchait. Il n'avait rien contre eux mais les ordres étaient précis et il allait les exécuter. L'homme tira son épée et ses équipiers en firent autant.
Roncelin se sentit perdu.
 
 
4ème extrait
 
" Il doit y avoir un " talon d'Achille ", pensa à nouveau Roncelin.  Il y en a forcément un ! Voyons… si j'étais à leur place, que je m'ennuierais à garder des bâtisses sans intérêt, que demanderais-je ? Du vin ? Des jeux ? Des… ? "
Et ce fut l'illumination ! Comment n'y avait-il pas songé plus tôt ? Il se leva et cria presque :
- J'ai trouvé. J'ai besoin d'une heure. Je reviendrai avec la solution. 
- Silence, intima Philibert. Es-tu fou de hurler ainsi ?
Roncelin rentra la tête dans les épaules. Il avait presque oublié la présence de l'ennemi, non loin de là. Tous retournèrent aux montures. Là, Roncelin prit son cheval.
- Comme convenu, je vous laisse. À tantôt !
- Nous t'attendrons le temps qu'il faudra.
Roncelin partit au galop et disparut dans la poussière.
- Que va-t-il nous inventer comme stratagème ? demanda Philibert à Jehan