BAR LÉON
 
© Éric FEBVEY
 
Extrait
 
Le docteur Alain Garcin-Megy gara sa Simca 1100 sur la place des Capucins entre deux platanes. La montre du tableau de bord indiquait deux heures et demie. Il était fatigué. La peau blême de son visage portait les stigmates d'années d'excès de tabac, d'alcool et de bonne chère. À cette heure tardive, il revenait d'une visite à domicile. Une consultation particulière aux honoraires juteux que la sécurité sociale ne remboursait pas. Il demeura quelques instants dans sa voiture, pensant au désarroi de sa patiente. Une jeune femme abandonnée avec, dans le ventre, un fruit non désiré. Une scène trop souvent renouvelée pour qu'elle pût encore l'émouvoir. Heureusement, il était là, prêt à aider son prochain contre de précieuses espèces sonnantes et trébuchantes. En réalité, des billets plutôt silencieux, qui crissaient doucement bien à l'abri dans la poche intérieure de sa veste. Toute peine ne méritait-elle pas un salaire à la hauteur des risques encourus et de l'importance du service rendu ? Il tâta une dernière fois la liasse, tout contre son cœur, avant de se décider à sortir de son véhicule. Il ne pleuvait plus. Le vent s'était calmé d'un coup. Au loin, vers le nord, on entendait encore gronder le tonnerre.
Il se dirigeait vers son domicile quand Narcisse Gaubert et Henri Gonzales débouchèrent de la rue des Tanneurs. Il y eut entre eux un conciliabule rapide à voix basses. Le médecin ne mit pas longtemps à comprendre.
- Fatche de con ! Marius… balbutia-t-il.
Le maire acquiesça d'un mouvement de tête.
- Allons-y. Ne traînons pas. Léonce nous attend.
La nuit était toujours aussi compacte, aussi profonde. Un silence à serrer le cœur les enveloppait. Ils se mirent en marche.
Le gravier crissa sous les pas des trois hommes quand ils pénétrèrent par la porte au fond du jardin de la maison de Léonce Ailhaud. Personne ne les avait vus. L'huissier leur ouvrit et leur révéla aussitôt l'identité du visiteur nocturne de Marius Blanc, son voisin d'en face.
- Il est toujours là ? questionna le maire.
- Non, il est parti il y a un petit quart d'heure.
- Il est resté combien de temps ?
L'huissier de justice réfléchit un court moment :
- Une vingtaine de minutes environ. Je t'ai appelé dès que je l'ai vu entrer. Deux heures venaient de sonner.
- Tu crois que Marius a parlé ? interrogea à son tour Henri Gonzales en s'adressant au maire d'une voix d'où sourdait l'angoisse.
Ils virent le front de ce dernier se barrer d'un pli de réflexion creusé comme une ride avant de marquer son ignorance d'un geste de la main.
- Je ne sais pas. Il est mourant. En ville, on raconte qu'il ne passera pas la fin de la semaine. Sans doute souhaite-t-il soulager sa conscience avant le grand départ ? Il n'a plus rien à perdre et tu sais bien qu'il n'a jamais pu nous encaisser. Entre nous et lui, c'était un statu quo. On ne s'occupait pas de ce qu'il trafiquait et lui, il faisait de même pour nous. Personne n'avait intérêt à mettre des bâtons dans les roues de l'autre.
- Comme si tout révéler maintenant allait lui ouvrir les portes du paradis, ricana le garagiste.
À ce moment-là, l'électricité sauta de nouveau plongeant la pièce dans le noir. L'huissier de justice alluma les bougies d'un candélabre qui se trouvait sur la tablette de la cheminée. Le médecin le regardait faire, terrifié, respirant avec difficulté. Sur ses tempes perlaient de minuscules et abondantes gouttelettes de sueur.
- On est cuits, murmura-t-il dans un souffle.
- Non, certainement pas, lui répondit d'une voix ferme le garagiste. Mais on ne peut pas rester comme ça à attendre !
- Que proposes-tu ? demanda le maire.
La pluie recommença à tomber. De grosses gouttes impatientes martelèrent le toit. Il s'écoula ainsi une longue minute entre eux, qui s'observaient droit dans les yeux à tour de rôle. Dans les profondeurs de la maison, une pendule sonna trois heures. Narcisse Gaubert rompit le premier le silence.
- J'ai une idée…
Ils se rapprochèrent de lui, anxieux de savoir comment il allait les tirer de ce mauvais pas. Quand il eut terminé de leur expliquer son plan, il y eut dehors une brusque accalmie. Le vent et la pluie s'arrêtèrent soudain, confondus d'étonnement. C'est à ce moment que la lumière revint.